Couverture Corps étrangers

Corps étrangers


Au-delà de l’histoire que ce texte met en jeu, Corps étrangers propose une véritable et profonde méditation sur les rapports indéfectibles de la vie et de la mort. Par la même occasion, il parle aussi de l’altérité et de l’étrangeté irréductible que présente la figure d’autrui pour chacun de nous, source de toutes les pulsions criminelles et racistes. Il invite enfin à un voyage intérieur pour comprendre la difficulté d’être qu’éprouve n’importe quel individu dans un monde sans foi ni loi ; et pour tenter de découvrir le secret de notre présence humaine ici-bas.

Extrait de Presse

Un homme en convoite un autre. Un médecin traque un homme de grande taille, au prénom étranger, pour lui prendre son corps. Pendant plus de trente ans, Hunter l'anatomiste suit et fait suivre O'Well, l'homme tranquille, tant il est fasciné par l'immense squelette qu'il devine sous la peau de sa proie. Il veut savoir de quoi ce géant est fait, comment s'articule la chair sur les os, s'il a une âme et si elle est semblable aux autres. Tout un petit peuple vit sur la mort présumée du grand homme qui n'est pas pressé d'en finir. A l'anatomiste il ne reste plus que la mélancolie. Ou la folie.
Entr'actes

Spectacles

︎︎︎Corps étrangers, mise en scène de Thibault Rossigneux

Extrait


O'WELL : On me veut.
Je cours pour rentrer chez moi avant l’orage mais un éclair dans la poitrine m’oblige demeurer une main sur la poignée
A contempler la mousse répandue sur les pierres plates, tandis que je souffle.
Les gouttes martèlent les dalles et la force de l’averse affole les bêtes rampantes qui s’échappent des recoins vers des abris plus secs
Je suis trempé.
La pluie s’écrase sur mon cou, brise ma nuque,
coule dans mon dos et dévale la pente saillante
de mon corps.
Elle ruisselle par terre, entraîne avec elle des débris de toutes sortes vers le caniveau de la rue en même temps qu’elle y verse le butin invisible de quelques cheveux cassés tombés sur mes épaules, quelques cellules fanées, de
vieilles bribes de moi.
Ma chair rejoint l’égout
Là où murmurent les bêtes aux ventres gonflés
d’eau.
Elles peuvent désormais exhiber des parcelle de moi en preuve d’existence au peuple du dessous qui attend que je vienne pour mâche mes os creux et me rendre comme eux.
Absorbé par eux.
Ma chair rejoint l’égout
Elle se fait souterraine
Liquide, obscure
Luisante.
Je me vois mêlé aux flaques d’argile qui tapissent de jaune les sols, frappent les carreaux et introduisent leurs doigts visqueux à l’intérieur des fenêtres des gens
Des gens qui me regardent devenir cascade et déchiré.
Devenir flotte et cailloux bruns pulvérisés contre leurs vitres.
Ma nuque écartelée reçoit la douceur de cett eau qui entre en moi par tous les grains du corps et forme des rigoles dans chaque pli de ma peau que tu pourras laper si tu veux
On me veut.
Je rentre chez moi quand un inconnu se jette sous un porche dès que je me détourne.
Je me retourne parce que je sens l’appui de son regard à l’envers de ma tête nue
Ce qui m’oblige à ployer
A mettre une main au sol
A entrer mes deux pouces dans la boue grasse
Tellement ses yeux insistent
Tellement sa curiosité intrusive me projette par
terre mieux qu’une giclée de grêle.
Fléchi comme un mendiant qui demande sa journée, la tête ramassée de peur qu’on lui refuse, c’est dans cette posture que tu me trouverais si tu passais me voir.
Deux genoux contre le bois de ma porte
Les os lavés de pluie.
Forcé de regarder le sol qui m’indiffère
J’attends que ça passe.